15-04-2011

Visite du Président de la République à Issoire : explications sur la présence d’André Chassaigne

Interpellé à plusieurs reprises sur les raisons de sa présence lors de la visite du Président de la République sur le site d’Alcan à Issoire, André Chassaigne a fait parvenir un courrier explicatif à plusieurs responsables syndicaux. En voici le contenu in extenso.

Chère camarade,

J’ai bien reçu ton courrier indigné, à la suite de la venue de Sarkozy à Issoire jeudi 7 avril, un an avant le renouvellement présidentiel. Il ne m’a pas surpris au regard de tes engagements et après les échanges que nous avons pu avoir par le passé. Je te remercie sincèrement pour ta franchise.

J’ai bien compris aussi qu’il ne s’agissait pas seulement d’une colère personnelle.

Ta lettre m’amène à te formuler, amicalement, quelques observations sur ma conception du rôle d’élu, et en particulier de parlementaire.

Tout d’abord, pour te rappeler que dans cette 5e république, dont la Constitution n’a pas été votée par les communistes, le Président de la République est élu par le peuple. Pour reprendre le bon mot de Bertolt Brecht, peut-être faudrait-il « dissoudre le peuple pour en élire un autre » quand son vote ne convient pas ?

Cela peut effectivement conduire un député de la République à participer à l’accueil d’un Président de la République qu’il combat par ailleurs, et même le conduire… à lui serrer la main ! Les députés ouvriers l’ont toujours fait, au même titre d’ailleurs qu’un secrétaire général de la CGT à la sortie de l’Elysée. Et il est de tradition « républicaine », hors campagne électorale, que les parlementaires soient présents lors de la venue du Président de la République dans leur département… avec la mise en œuvre d’un protocole bien établi.

J’aurais pu, certes, trouver facilement un prétexte. Mais les faux-semblants n’ont jamais été ma tasse de thé !

Au risque de réveiller Lénine dans son mausolée, lui qui a écrit de belles pages sur « la » maladie infantile du communisme, un élu peut évidemment afficher une autre conception de son mandat en refusant cette mise en scène. Le positionnement strictement protestataire a des adeptes… même si l’expérience montre que la pratique concrète est généralement bien différente de certaines gesticulations médiatiques.

Je refuse pour ma part qu’un député, qui se veut représentant de la classe ouvrière, se laisse reléguer en élu de seconde zone face à la classe dominante.

Aussi, les relations que j’entretiens avec le pouvoir sont multiples. Mais, au-delà des principes dits « républicains », elles n’ont qu’un seul objectif : l’efficacité au service de ceux qui ont besoin au quotidien de l’appui d’élus du peuple. Or, cette efficacité se conjugue mal avec l’isolement !

Est-ce vendre mon âme pour un plat de lentilles… … quand j’obtiens, sans tambours ni trompettes, à la demande du Réseau d’Education Sans Frontières (RESF), la régularisation de sans-papiers… en négociant en personne avec le Préfet ? … quand je soutiens la demande de subvention d’une PME de Thiers au titre du Fonds national de revitalisation des territoires, pour lequel je me suis tant battu… en m’adressant en personne au ministre de l’Industrie ? … quand je sollicite en personne du Ministre de l’Intérieur des subventions exceptionnelles pour aider des petites communes de ma circonscription à boucler le budget d’un investissement qu’elles ne pourraient pas conduire à terme. … quand je remets, de la main à la main, à un patron d’une entreprise du CAC 40 comme Véolia, le dossier d’un jeune chercheur auvergnat à la recherche d’un partenaire pour développer un process de chimie verte. Quand je relaie, souvent seul, certaines revendications syndicales spécifiques, la plupart du temps à la demande de la CGT, par exemple celles des travailleurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire, de l’équipement et de l’environnement, et de tant d’autres secteurs matraqués par le pouvoir de Sarkozy, multipliant réunions de travail, questions écrites, courriers, interventions orales… et contacts personnels avec des membres du gouvernement pour faire avancer des dossiers. Quand… Quand… Quand… Ces actes sont mon quotidien !

Est-ce qu’une fois, une de ces « poignées de main » m’a fait mettre sous l’éteignoir mes exigences de député communiste ? Est-ce qu’une seule fois, elles ont affaibli, pour reprendre les exemples ci-dessus… … ma condamnation de la politique menée par ce gouvernement sur l’immigration ? … ma dénonciation de l’abandon dans notre pays d’une politique industrielle conséquente ? … mes batailles à l’Assemblée pour m’opposer à l’étouffement financier des communes et à la réforme territoriale ? … ma mise en cause des grands groupes de l’environnement qui se nourrissent des biens communs que sont l’eau, l’énergie, la protection de la nature… ?

Je ne le crois pas.

Quant à la manifestation organisée à Issoire… je serais volontiers allé saluer les participants si j’en avais été informé ! Je suis rentré en effet de l’Assemblée le matin même, sans avoir lu la presse locale. Je le regrette sincèrement.

A l’écart durant toute la visite, je me suis efforcé d’échanger avec les travailleurs présents, saluant leur apport à une entreprise dont tout Auvergnat peut être fier. Par chance aussi, j’ai pu assister à l’entretien des responsables syndicaux avec Sarkozy. Et j’ai fortement apprécié la dignité et la force des propos du secrétaire de la CGT : il était la classe ouvrière face au représentant du MEDEF. J’en ai ressenti de l’émotion, mais aussi de la fierté d’être, comme le disait Elsa Triolet, « de ce côté-là de la barricade ».

Pour l’anecdote, la veille, mercredi 6 avril au soir, j’étais à Lièvin, dans le Pas-de-Calais, où j’ai rencontré des anciens mineurs et des responsables CGT du sous-sol, contrariés par le fait qu’ils ne pourraient pas être reçus par des députés, notamment communistes, durant la manifestation contre la destruction du régime mineur, qu’ils organisent devant l’Assemblée nationale, le 20 avril prochain, en pleine vacances parlementaires. Je me suis engagé à monter spécialement à Paris ce jour-là, en bouleversant mon emploi du temps, pour apporter mon soutien, recevoir leur délégation et relayer leur combat de défense de leurs droits.

Un exemple parmi bien d’autres, qui remet à son juste niveau le petit débat en vertu révolutionnaire qui nous « oppose »… même si j’en comprends parfaitement les raisons, notamment la souffrance des travailleurs et leur colère dans ce contexte terrible de destruction sociale.

Je sais que je ne suis pas parfait et il m’arrive de me « planter ». Aussi, je suis toujours attentif à ne pas porter des jugements expéditifs sur certains choix, notamment ceux des organisations syndicales. Par exception aujourd’hui, je me permets cependant de porter une appréciation sur la manifestation organisée le jour de la venue de Sarko : bravo, mille fois bravo ! Le président des riches méritait cette mobilisation. Et, pour finir avec une pointe d’humour, je ne me sentirai absolument pas schizophrène en la relayant et en levant le poing après avoir serré une main !

J’espère que tu apprécieras que je rende public mon courrier avec ce souci de transparence auquel nous sommes tous deux attachés… mais aussi parce que je comprends que j’ai pu choquer ce jeudi 7 avril.

Très amicalement à l’ensemble des camarades du syndicat.

André CHASSAIGNE

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