05-03-2021

Débat sur les politiques de la France au Sahel - Opération Barkhane

Première séance du jeudi 04 mars 2021

Débat sur les politiques de la France au Sahel

M. le président. L’ordre du jour appelle le débat sur les politiques de la France au Sahel.

La conférence des présidents a décidé d’organiser ce débat en deux parties : dans un premier temps nous entendrons les orateurs des groupes, puis le Gouvernement. Nous procéderons ensuite à une séquence de questions-réponses.

La parole est à M. André Chassaigne.

M. André Chassaigne. Le 15 février dernier était convoquée à N’Djamena, au Tchad, la septième session ordinaire de la conférence des chefs d’État du G5 Sahel, énième occasion de relancer une opération qui nécessite depuis huit ans une perfusion militaire et économique. Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Qui peut croire en une victoire militaire dans la guerre contre le terrorisme, alors que cela fait vingt ans que cette stratégie échoue ? Lorsque l’on fait la guerre à des groupes éparpillés, qui n’ont pas de véritable cohérence, et que l’on rassemble sous le nom générique de « djihadistes » sans véritablement comprendre la multiplicité de leurs intentions, comme gagner militairement ?

Ces groupes évoluent en permanence, évitant les affrontements directs mais faisant toujours plus de morts en créant et en amplifiant des tensions ethniques, tout en faisant preuve d’une résilience incroyable face aux revers qu’ils subissent grâce à l’action de nos soldats, que je salue.

Mener des représailles armées est d’autant plus complexe que c’est dans ses anciennes colonies d’Afrique occidentale que la France est ainsi présente, compliquant l’acceptation par les populations au sein desquelles les groupes armés développent une stratégie d’ancrage.

Nous sommes donc très loin de gagner les cœurs et les esprits, comme l’exige toute contre-insurrection victorieuse. Dès lors, comment arrêter une guerre qui n’est ni gagnée ni perdue ? Quelles conditions permettront de sortir du conflit ?

Ma conviction, je le dirai en toute humilité, est qu’il faut privilégier les objectifs de long terme, les substituer au court terme des objectifs militaires dont les succès répétés ne font qu’alimenter le tonneau des Danaïdes, et qui imposent le gel du contexte politique.

Geler le contexte politique, cela veut dire ne rien faire au nom de la stabilité lorsqu’un chef d’État opprime son peuple ou vole des élections. C’est comme cela que la question du djihadisme sert indirectement certains chefs d’État du Sahel : Idriss Deby au Tchad est de ceux qui utilisent à plein ce prétexte de la stabilité pour se maintenir brutalement au pouvoir, en bafouant la démocratie. Or c’est précisément en laissant étouffer la volonté des peuples et en laissant croire que les dirigeants se maintiennent au pouvoir grâce à Paris que l’impopularité de la France et de son armée au Sahel ne peut que grandir.

Au regard de l’échec manifeste de cette stratégie de guerre contre le terrorisme et du terrible impact politique de la tactique court-termiste de notre intervention militaire, il faut amplifier, monsieur le ministre, l’action politique et diplomatique. Il faut, je le répète, privilégier le long terme et pour cela agir directement sur le terreau socioéconomique qui a permis à cette bête immonde de surgir. Le djihadisme du Sahel prend ses racines dans l’effondrement des États et des services publics lié aux coupes budgétaires imposées par le Fonds monétaire international dans les années 1980. Exsangues, les populations ont tenté de survivre, mais les services publics n’ont jamais été restaurés et les États ne se sont jamais vraiment remis de ce choc budgétaire ; ils n’ont pas pu mener de véritables politiques publiques, viables, visant à lutter contre la corruption, à lever des impôts, à donner des moyens à l’éducation, à la santé, à la culture, ou encore à donner des moyens au vivre ensemble.

Plus que jamais, la solution réside dans la refondation des États, dans le respect des peuples et de leurs droits et dans le développement des services publics. Vous l’aurez compris, il s’agit d’imaginer une solution où les objectifs militaires seraient soumis aux exigences démocratiques, populaires, humanitaires, et non l’inverse, comme c’est le cas aujourd’hui ; une politique où le long terme dicte ses objectifs au court terme. Cela implique, j’y insiste, une coordination au plus haut niveau des différents acteurs : armées, affaires étrangères, Agence française de développement – en lien avec les Nations unies, car la France, membre permanent du Conseil de sécurité, doit multiplier ses efforts pour faire respecter le droit international et les droits nationaux.

Pour cela, il faut renforcer l’aide publique au développement bilatéral et multilatéral ; inciter à mener des politiques publiques de réconciliation nationale, soutenues si nécessaire par la justice internationale ; impulser une politique de consolidation de la démocratie à tous les échelons ; aider les États à restaurer les services publics dignes des populations du Sahel. Un tel chantier prend du temps, mais depuis dix ans, nous aurions pu avancer bien mieux.

Avoir le soutien des peuples, voilà l’enjeu ; l’obtenir par des actions politiques concrètes, par la démocratie, par la diplomatie et non pas par la seule intervention armée, voilà une piste que les députés communistes vous proposent de creuser afin de gagner les cœurs et les esprits.


Question

M. le président. La parole est à M. André Chassaigne, pour le groupe de la Gauche démocrate et républicaine.

M. André Chassaigne. L’opération Barkhane n’obtient que des succès ponctuels. Malgré huit années de guerre, les violences et les pertes humaines n’ont pas reculé, bien au contraire. Face à ce constat, il paraît évident qu’un simple ajustement du dispositif n’est pas suffisant : la France doit préparer son départ du Sahel.

Il ne doit pas s’agir d’un départ brutal, qui serait à la fois déstabilisateur et contreproductif pour toute la région. Il faut commencer à discuter, de façon multilatérale, d’un agenda de retrait des forces armées, visant à mettre un terme à cette opération.

Ce retrait ne doit naturellement pas signifier l’abandon nos alliés africains dans cette guerre contre le terrorisme, bien au contraire. Il sera nécessaire de soutenir dans le temps la force conjointe du G5 Sahel par du renseignement, par des aides logistiques, par des missions de formation, comme le fait la force Takuba. Je l’ai déjà dit, il faut aussi que la France soutienne des politiques de long terme et permette aux peuples de s’exprimer et de choisir leur destin, au lieu de soutenir de simples objectifs militaires.

La question du développement doit ainsi devenir un élément central de la politique française dans la région. La France doit prioriser son aide au développement pour refonder les services publics locaux, tout en aidant les États à prélever leurs impôts, de façon à ce qu’ils recouvrent durablement leur pleine souveraineté territoriale.

Pour ce faire, il est indispensable de déployer des moyens efficaces de lutte contre les flux financiers illicites qui nourrissent le terrorisme et contre l’évasion fiscale des entreprises, qui mine les budgets nationaux. Monsieur le ministre, comment associer davantage les différents acteurs, en renforçant la coordination, pour permettre une complémentarité entre l’armée, la diplomatie et les acteurs de l’aide au développement, en lien avec les Nations unies ? Comment faire pour que la France ne s’incarne pas seulement dans le registre militaire ? (Mme Laurence Dumont applaudit.)

M. le président. La parole est à M. le ministre.

M. Jean-Yves Le Drian, ministre. Je crois vous avoir déjà donné des éléments de réponse sur les questions essentielles de la gouvernance et du développement à long terme. J’ai également précisé que les quatre piliers du sommet de Pau sont indissociables, et indiqué que l’accent doit désormais être mis sur les deux derniers piliers, à savoir la gouvernance et la restauration de l’État dans son territoire.

S’agissant du développement, nous sommes attachés à favoriser l’action de la coalition internationale, c’est-à-dire de l’ensemble des partenaires. Rappelons par exemple que c’est la ministre des affaires étrangères de l’Espagne qui préside actuellement l’assemblée générale de l’Alliance Sahel. Beaucoup d’autres acteurs y sont associés, notamment la Banque mondiale, pour faire en sorte que le développement soit au rendez-vous.

Le sujet principal que nous devons traiter, c’est la dimension territoriale du développement : évitons d’additionner des projets séparés les uns des autres – tel organisme, tel pays, faisant telle chose dans telle partie du territoire – et identifions plutôt des zones pilotes, pour coordonner l’action de développement avec les partenaires locaux.

Certes, telles ne sont pas les habitudes des acteurs du développement, car chacun veut apposer son drapeau et sa signature. Depuis la réunion de l’Alliance Sahel qui s’est tenue il y a quinze jours, nous privilégions le renforcement, sous l’égide d’acteurs européens, de la coordination avec les acteurs locaux dans les territoires pilotes qui ont été identifiés. Tel est l’engagement que nous prenons.

Il faudra néanmoins vérifier qu’il se concrétise sur place, car les habitudes prises sont susceptibles de le contrarier, quand bien même il y a beaucoup d’argent disponible, beaucoup de possibilités, beaucoup de projets. Il faut désormais passer à la phase de réalisation et veiller à ce que les projets soient exécutés rapidement, en particulier dans les régions à forte conflictualité comme la zone des trois frontières.

M. André Chassaigne. Je vous remercie.


Voir aussi à ce sujet :

Pour en savoir plus : André Chassaigne - AC

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