10-12-2003

Grand débat national sur l’école

J’ai bien reçu votre carte pétition relative au « grand débat national sur l’école » et où vos exposez certaines idées pour l’école de la République.


Je suis évidemment personnellement, en tant qu’élu et ancien principal de collège, très préoccupé par l’avenir de l’école. Vu l’importance de ce débat, il est, je crois, de notre responsabilité à tous, citoyens et élus, d’éviter d’avancer des solutions de facilité. Bien trop souvent, des médias ignorants et des ministres, dont l’on peut interroger le degré de compétences, colportent des idées pour le moins incertaines…


La méconnaissance du milieu scolaire est particulièrement l’apanage de nos ministres, ce qui est logique, puisqu’ils préfèrent souvent confier leurs enfants à des écoles privées. Ainsi, la « méthode globale », que Monsieur Ferry a durement critiqué ces derniers temps, a été abandonnée, et c’est une bonne chose, depuis bientôt vingt ans. Comment voulez-vous qu’un ministre puisse être crédible auprès des enseignants s’il ignore à ce point ce qui se passe dans les écoles de France ? La défiance des syndicats enseignants envers leurs ministres trouve malheureusement trop souvent, ainsi, des fondements solides. On se souviendra aussi de Monsieur Bayrou demandant aux administrations des établissements de ne pas hésiter à collaborer avec les services de police en cas de problème d’insécurité, ce que les personnels de l’Education Nationale faisaient déjà depuis des années, ou de Monsieur Allègre qui proposait de supprimer l’enseignement des mathématiques à l’école, matière inutile selon lui…


Vous proposez de revenir sur les dispositions de la loi Jospin contre les redoublements. Je ne pense pas que cette loi interdise véritablement les redoublements. Mais surtout, les enseignants constatent que les redoublements ne servent trop souvent à rien. Le grand débat sur l’école devrait plutôt essayer d’avancer des solutions permettant d’avancer sur la question des conditions d’efficacité des redoublements, mais aussi plus fondamentalement sur la nature et les modes d’évaluation des élèves.


Autant je suis d’accord pour revaloriser les formations professionnelles, autant je ne partage pas votre opinion sur le rétablissement de l’examen d’entrée en sixième. En effet, cela équivaudrait à revenir sur le principe du collège unique et donc sur la démocratisation même de l’enseignement scolaire, ce grand acquis des années 80. Mais surtout, je pense que cette proposition ne résoudrait pas le problème ! Le meilleur exemple en est que l’Allemagne, qui réserve encore l’accès au collège à une minorité d’élèves, réfléchit à la création d’un système de collège unique. Diverses études, du très libéral OCDE notamment, ont montré que le système scolaire allemand, le plus sélectif en Europe, était aussi le plus mauvais et le plus inégalitaire. Les exemples à suivre sont plutôt, comme d’habitude, en Scandinavie (en Finlande notamment)… la France se situant dans la moyenne.


Notre pays ne peut pas, à contre-courant, renoncer à assurer à tous ses enfants une formation de base commune. Surtout à une époque où le progrès technologique exige un niveau de qualification toujours plus grand et où les moins diplômés sont systématiquement les premiers touchés par le chômage et l’exclusion. En développant des formations spécialisées dès la sixième, on risquerait d’enfermer définitivement les élèves en difficulté dans une spécialité unique : leurs capacités d’adaptation à d’autres métiers ou au progrès technologique en seraient d’autant réduites. C’est justement pour ne pas boucher totalement l’avenir professionnel et citoyen de ces enfants qu’il est indispensable de privilégier les formations générales ; les formations professionnelles, qu’il faut certes revaloriser, ne pouvant se greffer qu’en complément de ces formations générales. Sinon, les voies technologiques et professionnelles serviront toujours d’alibi pour ne pas consentir les efforts nécessaires pour permettre aux enfants des milieux défavorisés d’accéder au baccalauréat général.


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La question du niveau d’exigences du baccalauréat me paraît aussi fondamentale. Autant je ne suis pas persuadé que le « niveau baisse », autant je trouve préoccupant que depuis une petite dizaine d’années, les programmes requis pour obtenir son baccalauréat ont été sensiblement allégés. Malgré les résistances des syndicats d’enseignants, la démission des pouvoirs publics a conduit à un allègement des programmes et à une grande réduction du nombre d’heures de cours : on en voit les conséquences aujourd’hui. Il est d’ailleurs paradoxal de constater que les ministres qui ont supprimé des centaines d’heures de cours par an pour les collégiens et les lycéens ont été considérés comme de grands réformateurs dans les médias ; ils ne réformaient pourtant pas, ils détruisaient.


La question de la réintroduction des cours de morale et de civisme à l’école est également délicate. D’abord, je ne pense pas qu’il soit judicieux d’idéaliser l’école de la troisième République. Si elle a constitué un grand pas en avant à son époque, elle avait aussi des défauts considérables. Elle excluait de fait les enfants des classes populaires de l’enseignement secondaire et supérieur, le réservant à une infime minorité d’élèves. Je pense cependant que l’introduction de tels cours est nécessaire. Mais si la réintroduction de ces matières a pour l’instant échoué, ce n’est pas le fait des syndicats d’enseignants, mais de la volonté des différents ministres de l’Education Nationale qui ont toujours voulu que ces cours viennent en substitution de cours existants. Il est vain de créer un cours de civisme tout en supprimant un cours d’histoire… De plus, l’apprentissage de la citoyenneté d’aujourd’hui exige des formes adaptées à notre époque.


Ensuite, le problème de l’incivisme ne se limite pas à un problème de la jeunesse de France. Je n’hésiterai d’ailleurs pas à dire que les jeunes adolescents ne font que trop souvent imiter et reproduire les schémas qu’ils observent chez les adultes. Chaque jour, nos médias et trop souvent nos élus louent ces Français « trop riches pour payer des impôts » et qui fuient à l’étranger, ces patrons intouchables qui licencient leurs ouvriers après trente ans de bons et loyaux services, saluent la course à la spéculation boursière et à l’argent, font de l’argent le seul critère de reconnaissance sociale : bref, ils détruisent chaque jour les valeurs de respect et de solidarité sur lesquelles s’est construite la République. Si l’école peut y contribuer, la lutte contre les incivilités doit surtout être l’affaire de la société française dans son ensemble. Les professeurs comme les familles y ont leur responsabilité. Les médias et les « leaders d’opinion » aussi.


Le pouvoir des syndicats enseignants, vous l’aurez compris en lisant le début de ma lettre, ne pose pas selon moi de problèmes particuliers pour l’école. Leur force -réelle- a bien trop souvent permis, ces dernières années, de limiter l’impact de décisions politiques inconséquentes et de contrer ce discours mensonger de nos élites sur « la réforme » du système éducatif, souvent réduit à sa mise au régime sec. Nous sommes, je crois, aussi redevables des syndicats enseignants qui ont réussi, dans les années 70 et 80, à convaincre les ministres de l’éducation de rattraper le retard français en matière de démocratisation et de massification de l’accès au savoir.


Je voulais juste vous exposer quelques rapides idées sur la question. J’espère que ce grand débat sur l’école ne se limitera pas à la « mascarade » que l’on constate aujourd’hui, et que vos idées comme les miennes pourront être davantage approfondies et développées. Vous avez bien raison de rappeler qu’il en va de l’avenir de nos enfants et petits enfants.


Restant à votre disposition, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.


 

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