01-03-2003

Non à la guerre en Irak : allocution d’Alain Bocquet

Assemblée Nationale, 1re séance du mercredi 26 février 2003

M. Alain Bocquet - Le monde est plongé dans une crise internationale majeure. L’inquiétude est grande. L’opposition de l’immense majorité de nos concitoyens à la guerre est à la fois profonde et légitime. Ces sentiments sont évidemment les nôtres.
Le moment est grave, les enjeux très élevés. Il s’agit de dire si nous voulons la guerre ou si nous ne la voulons pas. Il s’agit pour notre Parlement de contribuer à l’expression d’un choix crucial. Il s’agit de peser pour que les Européens soient capables de s’engager dans la voie d’une autonomie réelle et même d’une certaine dignité politique, pour la crédibilité de la construction européenne.
C’est l’heure de vérité pour la France et pour l’Europe.
Le défi est considérable. La pression américaine est énorme. Il fallait y résister et nous nous félicitons de la position défendue jusqu’ici par la France, comme nous nous félicitons du débat d’aujourd’hui, que nous avions demandé.
Nous souhaitons d’ailleurs que la concertation prenne un caractère permanent et intervienne en amont des décisions essentielles.
Nous souhaitons également que jusqu’au bout notre pays agisse avec courage et détermination pour éviter la guerre, ce qui est encore possible. Dans ce but nous demandons, s’il le faut, un veto français à toute démarche qui chercherait à légitimer - comme s’y emploie la résolution anglo-américaine - cette guerre injustifiable de George Bush. Injustifiable, comme l’est l’idée même de la guerre préventive, à laquelle s’opposent des millions de gens dans le monde, y compris aux Etats-Unis. Notre groupe, Monsieur le Premier ministre, plaide pour un non catégorique à une guerre en Irak. Ce non est le choix le plus positif que puisse faire la France pour son rôle dans la communauté internationale, pour les valeurs auxquelles se réfère notre République et pour conserver à l’Union européenne une véritable chance. En premier lieu, parce que les Européens doivent occuper une place originale et forte dans un monde d’incertitudes ; ensuite, parce qu’un monde unipolaire ne peut qu’attiser les tensions et les rejets.
Le monde a besoin d’un rôle résolu de la France et de l’Europe. C’est aussi parce que notre pays, avec d’autres et conjointement à l’intervention des peuples, a su freiner les pressions bellicistes et montrer que la guerre n’était pas inévitable, qu’une situation exceptionnelle a pu se créer.
Certains s’en inquiètent et appellent à resserrer les rangs autour de Washington, dans une Alliance atlantique en crise et divisée. Mais quand les peuples et la quasi-totalité du monde se rassemblent pour rejeter la guerre, faut-il souhaiter que l’OTAN s’unisse pour la faire ? Est-ce légitime ? Où est la cause de la division, sinon dans l’acharnement de quelques gouvernements à vouloir imposer une politique de puissance pour des intérêts particuliers ?
Naturellement, l’absence totale de légitimité d’une guerre américaine ne rend pas plus respectable à nos yeux la dictature criminelle de Saddam Hussein. N’a-t-il pas massacré les Kurdes et détruit leurs villages ? N’a-t-il pas réprimé de façon barbare les populations chiites ? N’a-t-il pas vidé les prisons en fusillant par centaines les opposants incarcérés pour délits d’opinion ? Nombreux sont les rapports et les témoignages qui décrivent l’horreur d’un système de torture, d’exécutions sommaires et d’arbitraire total. A la terreur, on voudrait, aujourd’hui, ajouter les malheurs d’une guerre, avec des dizaines, voire des centaines de milliers de vies brisées ou de morts : enfants innocents, femmes et mères, population civile sacrifiés, frappés aveuglément… Le peuple irakien a déjà trop souffert de ce régime machiavélique et infréquentable, qui fut pourtant naguère le destinataire de bien des complaisances économiques et politiques occidentales. Ce peuple n’est-il pas depuis plus de dix ans la première victime d’un embargo meurtrier et désastreux, dont Saddam Hussein s’est servi pour conforter son pouvoir ?
Si le mépris attesté des droits de l’homme et l’absence de démocratie en Irak constituaient les vraies raisons de la politique des Etats-Unis, alors pourquoi, pendant tant d’années terribles, n’a-t-on pas voulu entendre les souffrances du peuple irakien ? Pourquoi la voix des démocrates, des progressistes, des communistes irakiens fut-elle si peu écoutée ? Vous le savez, Monsieur le Premier ministre : les crimes barbares de cette dictature ne servent ici que de prétexte pour justifier la guerre. Qui peut croire, en effet, aux justifications que Georges Bush a construites de bout en bout ? Les inspecteurs de l’ONU font état d’un manque de preuves patent, concernant les liens supposés du régime irakien avec l’organisation terroriste Al Qaïda. Quant aux armes de destruction massive, on a peine à croire que l’indigence des infractions réellement constatées puisse justifier le déclenchement d’une entreprise militaire de vaste envergure, aux risques démesurés. Le processus d’inspection de l’ONU conforte donc ceux qui refusent de céder à la politique de force américaine. Il faut le poursuivre, d’autant que l’action conduite sur le terrain, de 1991 à 1998, par les émissaires de l’ONU, a plus fait pour le désarmement que la guerre précédemment déclenchée sur le territoire irakien.
Le niveau des pressions exercées par les Etats-Unis sur l’ONU et sur les pays d’Europe, y compris la Turquie, le montre : nous vivons un moment politique crucial, un nouveau palier dans la crise. Mais la formidable mobilisation des opinions publiques et des mouvements anti-guerre a introduit une nouvelle donne politique, qui se nourrit de plusieurs facteurs. C’est d’abord le sentiment latent que la guerre n’est pas la solution, mais constitue la politique du pire. Les réticences devant une logique de force brute sont d’autant plus fortes dans l’opinion publique que celle-ci, en général, perçoit bien - c’est vrai aussi de la Tchétchénie -, les mauvais prétextes invoqués pour allumer le feu de la guerre. Le vingtième siècle et les deux guerres mondiales ont conduit à bannir la guerre, et l’Organisation des Nations unies, dans sa charte, condamne le recours unilatéral à la force. Notre histoire aura beaucoup fait pour nous conduire à condamner la guerre en soi, et surtout un type de guerre qui ne cache pas son caractère impérialiste. C’est pourquoi la politique belliciste de l’administration américaine ne « passe » pas, et se voit rejetée par une opinion publique mondiale mue davantage par l’anti-hégémonisme que par l’anti-américanisme. Beaucoup perçoivent lucidement à quel point la guerre, et l’obsession de la justifier, sont source de régression.
S’il était si vrai que l’Irak est surarmé, pourquoi les Américains n’ont-ils pas saisi l’ONU avec plus d’insistance et de promptitude ? Comment expliquer qu’en 2001 et 2002 aucune des 105 résolutions examinées par l’ONU n’ait porté sur ces enjeux ? Quatre d’entre elles concernaient l’Irak : elles ne traitaient que des effets de l’embargo et des nécessités de l’aide alimentaire…
Il est affligeant de voir que les dérisoires polémiques d’aujourd’hui font perdre à certains le sens des valeurs fondatrices de notre civilisation. Mais il est réconfortant de constater un nouveau contexte, dans lequel Georges Bush, politiquement isolé, peut difficilement convaincre en invoquant l’argument moral. Comme l’écrivait André Malraux, « la vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache ». Les imprécations de Georges Bush sur le bien et le mal n’ont pas levé les suspicions sur la vraie nature de ses objectifs.
L’apport des mouvements anti-guerre a été décisif : ils ont contribué à éclairer les enjeux du débat politique. Ce qu’admettent de très nombreux responsables politiques, des millions de personnes, en France notamment, le pensent aussi. C’est pourquoi il est indispensable que la représentation nationale tout entière demeure à l’unisson de l’exigence de solutions, fermes mais politiques et négociées, dont notre peuple est porteur. Nos concitoyens ne comprendraient pas - et certaines prises de position récentes au sein de la majorité doivent, Monsieur le Premier ministre, vous alerter -, un fléchissement devant l’imminence du danger.
La guerre de Georges Bush est lourde d’immenses dangers. Pour le peuple irakien, nous le savons. Pour le peuple kurde aussi, qui redoute, à juste titre, une intervention militaire de la Turquie, laquelle vient de céder à l’injonction américaine en acceptant d’accueillir sur son sol 62 000 soldats. Danger également pour l’ensemble du Moyen-Orient et pour le monde musulman. Celui-ci vivrait une guerre américaine comme une provocation, une humiliation supplémentaire, une injustice s’ajoutant aux autres, notamment à celle que subit si durement le peuple palestinien. Nous ne sommes pas à l’abri, dans nos cités populaires, des conséquences difficiles d’une telle hypothèse. L’entreprise guerrière américaine ne ferait que nourrir les intégrismes et les terrorismes et aiguiser le prétendu « choc des civilisations ». Notre responsabilité est de refuser ce que Mohammed Arkoun nomme avec justesse « une tragédie historiquement programmée ».
L’illégitimité d’une entreprise militaire serait ressentie d’autant plus vivement que l’administration américaine pousse à la militarisation de l’économie et à la guerre pour asseoir sa domination et préserver ses intérêts géopolitiques et pétroliers dans une région d’importance stratégique. L’Irak, seconde puissance pétrolière du monde, fait à ce titre, l’objet des plus cyniques convoitises.
Certes le budget militaire des Etats-Unis équivaut à la somme des budgets militaires de tous les autres pays du monde. Mais cet extrémisme militariste n’en traduit que plus l’état de crise de ce pays. En choisissant l’épreuve de force avec l’Irak, les Etats-Unis feraient preuve, en fin de compte, d’une grande faiblesse. En s’obstinant à vouloir démontrer leur toute-puissance, ils ne feraient que révéler leur impuissance.
Les Etats-Unis ne peuvent, enfin, ajouter l’illégalité à l’illégitimité, en décidant la guerre sans l’aval du Conseil de sécurité. Un tel choix les situerait délibérément hors du droit et des institutions internationales, et cette régression créerait une situation lourde de périls.
Une telle évolution représenterait un grave danger pour l’avenir même des relations internationales. Un monde où règne la loi du plus fort ou un monde plus civilisé ? L’enjeu n’est rien moins que celui-là.
L’émergence d’un front contre la guerre, d’une ampleur inédite, ouvre de nouvelles perspectives. Ce qui s’est passé au Conseil de sécurité, au sommet franco-africain, au sommet des pays non alignés témoigne de l’hostilité de la majorité des pays du monde à la guerre. Les facilités militaires accordées aux Etats-Unis, comme la guerre elle-même, ont suscité de vives critiques parmi les pays de la Ligue arabe, dont on sait à quelles pressions, voire à quel chantage inavoué, ils sont directement soumis.
En Europe, les Quinze sont laborieusement parvenus à élaborer une position commune qui, si elle n’exclut pas l’usage de la force, doit tenir compte du puissant mouvement d’opinion. Les gouvernements italien et espagnol n’ont pas osé présenter à leurs parlements une motion de soutien à la politique de George Bush et ont été contraints de reprendre l’esprit de la position commune des Quinze. Quant au gouvernement britannique, il devra compter avec des dizaines de députés travaillistes et libéraux-démocrates opposés à la politique de Tony Blair.
Enfin, le 15 février dernier, de gigantesques manifestations, partout dans le monde, ont rassemblé des millions de gens pour la paix. Et rarement, dans l’histoire française récente, l’exigence de paix aura fait converger autant d’énergies.
Que le monde soit ainsi contre la guerre nous donne un formidable levier pour l’empêcher. La légitimité est du côté de la paix, du refus de la logique de guerre. En témoigne l’engagement actif des Eglises mais aussi de nombreux intellectuels, artistes, créateurs, prix Nobel américains, que je tiens à saluer pour leur courage et leur combat
Ces convergences redonnent de l’espoir en même temps qu’elles aident à voir plus loin.
Un des enjeux fondamentaux de cette crise internationale est de savoir, en effet, si la France et les Européens sauront trouver ensemble, des solutions durables et justes, aux grands problèmes du monde d’aujourd’hui, s’ils sauront construire une véritable communauté politique solidaire.
Pour certains, le choix serait celui d’un grand marché ultra-libéral lié à la puissance capitaliste américaine. Pour d’autres, il faudrait penser l’avenir en termes de puissance de l’Europe, sur le modèle du leadership américain… que les Quinze ne seraient d’ailleurs pas près d’atteindre. Mais dans un cas comme dans l’autre, la dépendance et la fragilité sont au bout de la route.
Aujourd’hui, l’alternative est claire. Ou bien l’option atlantiste conduira l’Europe à une forme d’inexistence, ou bien les Quinze s’attacheront, dans la durée, à répondre aux attentes politiques et sociales qui s’expriment en Europe même et, dans l’urgence, en Méditerranée, au Moyen-Orient, ou encore en Afrique. C’est d’autant plus urgent que les logiques de guerre et les budgets militaires exorbitants aggravent les crises économiques. Nous avions souligné, après le 11 septembre 2001, la nécessité d’un ambitieux grand plan euro-méditerranéen d’aide et de coopération. Il est encore plus nécessaire aujourd’hui.
Nous sommes à un moment de vérité pour la France et pour l’Europe. On voit aisément à quel défi immédiat serait confrontée la politique de partenariat euro-méditérranéen des Quinze si, du fait de la guerre, les extrémismes et le terrorisme déstabilisaient davantage encore cette région. Quelle serait la crédibilité de ce partenariat si les Quinze ne montraient pas une véritable capacité d’initiative pour contribuer à résoudre les conflits, en particulier celui du Proche-Orient, dans le respect des résolutions de l’ONU, dans le souci de la sécurité pour tous, et de la justice - enfin ! - pour le peuple palestinien qui a droit à un Etat souverain au même titre que le peuple voisin d’Israël. Au contraire, le peuple palestinien peut légitimement redouter que le déclenchement d’un conflit en Irak soit mis à profit par le gouvernement d’Ariel Sharon, pour tenter de rayer de la carte ses territoires ! C’est pourquoi, tant que ce conflit ne sera pas en voie d’être résolu, le Moyen-Orient restera la zone d’instabilité et de violences qu’il est depuis des dizaines d’années.
La menace de guerre impose de poser plus globalement certains problèmes cruciaux. Celui d’abord de la démilitarisation et de la dénucléarisation dans l’ensemble de la Méditerranée et du Moyen-Orient : la France devrait, à ce sujet, prendre l’initiative d’une conférence mondiale contre la prolifération et pour le désarmement
Celui, ensuite, d’une revalorisation et d’une démocratisation de l’ONU. A cet égard, le défi des dirigeants américains à l’ONU - « ou vous votez la guerre, ou vous vous marginalisez » - constitue un inacceptable chantage.
Rien n’est plus faux que d’accréditer l’idée que l’utilisation par la France de son droit de veto ouvrirait une crise et détruirait l’ONU. En effet, depuis 1945, les Etats-Unis ont opposé 71 fois leur veto, la Grande-Bretagne 30 fois, la France seulement 18… Et l’ONU est toujours vivante. Oui, la France, si nécessaire, doit utiliser son droit de veto pour empêcher la guerre
- C’est au contraire si on laissait faire l’administration américaine dans son unilatéralisme irresponsable et arrogant que toute l’architecture institutionnelle internationale mise en place après la Deuxième Guerre mondiale serait en péril, en particulier l’ONU elle-même.
Lors de notre précédent débat sur la question, ma collègue Marie-George Buffet, avait souligné l’importance, pour notre assemblée, de se considérer comme saisie en permanence. Cela s’impose plus que jamais dans les circonstances actuelles. Les députés communistes et républicains veulent que la voix de la France contre la guerre, pour une issue politique et pacifique, se fasse entendre avec force et clarté jusqu’au bout.
J’emprunterai ma conclusion à Aristide Briand : « Tant que la guerre n’a pas lieu, il faut en parler comme si elle pouvait ne pas avoir lieu ».

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